Confessions d'une traductrice enragée

January 30, 2016

 

Bonne résolution 2016 : déclarer sa flamme à son métier pour bien commencer l'année

 

 

 

 

Autant on est littéraire, autant on devient traducteur. Il y a un frisson, une vibration, une résonnance dans l’âme du littéraire. Chez le traducteur, ça sonne creux, d’un creux aussi terrifiant que passionnant qu’il faudra remplir au fil de mille et une traductions ; pour commencer.

 

La traduction, c’est l’affrontement humiliant, et le défi jubilatoire. C’est l’accomplissement dans la défaite et l’échec cuisant derrière le succès. C’est un moment, je crois, d’immortalité fugace, où le traducteur n’est pas encore l’auteur mais plus vraiment seulement le traducteur non plus.

 

Soyons clair, la Traduction est un métier ingrat. Et encore plus la Traduction littéraire qui, sous ses airs de grande dame qui se la raconte, vous gifle au dépourvu et tord le cou encore plus impitoyablement à vos ambitions ; si par malheur vous en avez.

 

Vous en avez, c’est évident. Sinon, vous ne seriez pas traducteur littéraire. Au bout de milliers de pages traduites, une petite dizaine de livres, et une minuscule maison d’édition numérique lancée grâce aux réseaux sociaux (une goutte d’eau dans l’océan de la Traduction), il m’est arrivé une chose fantastique. Je me sens bien dans ma traduction.

 

Danger. Ô danger. Du haut de la première marche de ma muraille de Chine, me voilà donc satisfaite des mots qui s’enchaînent dans ma tête et sur mon écran, voire, les jours fastes, directement sur mon écran ; sans passer par la case cerveau, comme sur les ailes du souffle divin.

 

Je me sens bien dans mes pompes, je suis joyeuse et motivée, voire hilare et reconnaissante face à la difficulté. Il faut dire que j’adore mon métier ; je suis du genre à aimer les lundis. Ah… Reprendre le texte qu’on n’a pas vraiment lâché au cours du week-end ; j’y vais, je fonce, je crée, je suis sûre de mon coup, et c’est vrai, je prends mon pied.

 

Ne serait-ce les fautes de frappe de mon exaltation, je passe mes journées à pondre des chefs-d’œuvre. Sauf qu’avec mes gros sabots, je joue les funambules à mon insu. Jusqu’à ce que mon logiciel de correcteur orthographique à la pointe de la pointe se mette à rugir et à s’étrangler comme un lion dépité par tant de crimes de lèse-majesté.

 

Bien. Donc, il ne suffit pas d’être inspirée. Et dans le même ordre d’idée, je n’ai pas non plus la science infuse. Même pas en français ; un brin dommageable dans mon métier. Donc, je m’arrache le cœur et je ravale ma fierté : je ne suis pas douée. C’est épuisant. Quelques matinée à jouer à ce petit jeu, et c’est un coup à ne même plus avoir envie de participer. Surtout quand des millions de lignes sur des milliers de feuilles de papier viennent vous chatouiller vos nerfs à vif. La médiocrité, c’est horrifiant. Surtout chez soi-même.

 

Alors on reprend tout à zéro. On bride l’inspiration naturelle, jaillissante, pétillante, stimulante, et là, d’un coup, la Traduction, c’est chiant. Allez dire à Cézanne de peindre dans des cases numérotées ! Sans dépasser ! Et sans avoir le choix de la couleur… Suis-je Cézanne ? Non. Et c’est bien là le problème. Ou pas, d’un certain côté. Au moins, on ne sait pas que j’existe, et on n’attend rien de merveilleusement prodigieux de ma part.

 

Ah. On ne sait pas que j’existe. Paraphrase du métier. Hantise inconsciente de l’opprimée qui s’est enchaînée toute seule. Si j’avais voulu qu’on me connaisse, j’aurais été écrivain. Ou « écrivaine », pour reprendre ce terme qui hérisse tant Erik Orsenna, parce que dedans, il y a « vaine ». Et certes, la tâche eut été vaine.

 

Je ne sais pas pourquoi, mais je n’aime pas ça. J’adore écrire, je le fais toute la journée. Mais accoucher d’un livre sous le chronomètre inquisiteur d’un éditeur, c’est trop bizarre. C’est peut-être aussi pour ça que ça paie. Je ne nie pas que certains de mes « confrères », comme on dit, puissent être tiraillés par un désir de gloire sous leur propre plume, et certes j’en ai croisé un qui a fini de me convaincre que ce n’était pas mon truc, mais je ne vois pas comment le dire autrement, non, ce n’est pas mon truc.

 

Je n’ai pas le déclic. Ce qui me met le feu aux poudres, c’est la Traduction. J’aime m’enflammer et crépiter dans l’ombre, danseuse étoile dans mes propres coulisses. Ce jour-là, j’ai les pieds ensanglantés dans mes pointes élimées à force de pirouettes d’une langue à l’autre, et mon tutu rose bonbon me démange le cerveau, mais j’ai accepté, dans ma grande sagesse, de venir partager mon expérience sans borne avec des élèves de Master en Traduction littéraire de la fac où j’enseigne.

 

Ah oui. Parce que j’enseigne, en plus. La Traduction du portugais vers le français. Mais passons. Conférence sur la Traduction littéraire, donc. On est tous relativement d’accord entre nous, intervenants, et dès les derniers échanges avec le public, il est sage de penser qu’il est plus ou moins en phase avec nous, voire suspendus à nos lèvres de « vrais » professionnels, comme ils disent.

 

Quand soudain, le choc. A tel point que, je l’avoue, personne n’a réagi, prostré par une telle énormité. Il a pris la parole, et nous, disons-le, ça nous l’a coupée. Certes, on venait de parler – oui, à tort et à travers – de nos auteurs adorés un brin tatillons quand il s’agissait de réviser la traduction de leur roman.

 

Mais à ce point, non. Le voilà, à grand renfort de moulinets avec ses grands bras, et d’hyperboles un rien exagérées, qui commence à déblatérer sur la supériorité indiscutable de l’auteur. Sa « suprématie ». Ah oui. Je revois encore le traducteur de Jim Morrison prêt à manger ses lunettes plutôt que d’en écouter plus long sur le sujet.

 

La « suprématie » de l’auteur. Sur la traduction, le traducteur, et l’œuvre elle-même. Et bien non, jeune homme. Ni d’entrée de jeu, ni après y avoir longuement réfléchi. Parce que le coup porté a été si violent qu’on n’a même pas réussi à en parler entre nous après la conférence. Il a fallu que ça décante lentement et, dans la mesure du possible, tranquillement.

 

Si « suprématie » il y a, et encore, c’est celle de l’œuvre et de personne d’autre. Quel « fashion faux pas » pour un traducteur littéraire en herbe. L’auteur suprême ? Oui, mais devenez biographe alors. Et encore. L’auteur n’est à l’œuvre que ce que le traducteur est à la traduction. Un outil, un vecteur, qui la fait passer d’état d’idée à celle d’objet tangible. Rien d’autre.

 

Si hiérarchie il y a, alors au sommet du triangle, il y a l’œuvre, et l’auteur et le traducteur à sa base. Le fait que l’un soit plus dans la lumière que l’autre – qui en fait gît dans l’obscurité la plus totale – ne lui confère absolument aucun statut. Parce que peu importe qui a écrit, ce qui compte, c’est ce qu’on lit. Une histoire a autant de sens qu’elle a de lecteurs, comme souvent une langue a autant de « dialectes » que de locuteurs.

 

En écrivant, l’auteur met tout ce qu’il a à mettre dans son histoire : des idées, des pulsions, de la rage, de l’amour, du désespoir, de l’arrogance, tout ce qu’il voudra et même un peu plus encore. Sans le savoir. Et le lecteur, comprend ce qu’il veut bien comprendre dans ses lignes, ressent ce qu’il veut, ce qu’il peut, et c’est l’addition de ces deux jeux de sensations qui font une expérience de lecture.

 

Sur le marché, quel que soit le sentiment de domination de l’auteur sur son œuvre, elle ne lui appartient plus. Alors que lui reste l’auteur, elle, elle se démultiplie à millions, en autant de lecteurs qu’elle touchera. Aussi pleine soit-elle, elle se rempliera encore et toujours du sens qu’ils voudront bien lui donner.

 

L’auteur ne doit certainement pas être considéré comme supérieur à son œuvre. Parce qu’on traduit l’œuvre et pas l’auteur. L’œuvre, le livre, le bouquin, le torchon, peu importe le résultat, c’est la somme de toutes les parties, de tous ces petits éclats invisibles que l’auteur laisse invariablement derrière lui au fil des pages, sans s’en apercevoir. Comme cette infime trace ADN qui confond le lecteur à tous les coups. On sait que c’est lui, c’est sa signature, son M.O. ; mais c’est tellement plus que ça aussi. C’est tout ce qui a fait que cette trace ADN est ici maintenant, et tout ce qu’on va en déduire et imaginer. À des millions d’années lumière de ce que c’est, en fait : juste une trace ADN.

 

Et si l’auteur vous envoie le manuscrit de son œuvre pour traduction, il s’engage à faire le deuil de son explication de texte. Oui, la traduction littéraire requiert une connaissance et un sens aigus de la littérature, de la langue source, de la langue cible, de l’univers de l’auteur, et toute une flopée de paramètres qui se découvrent au fur et à mesure du processus de traduction.

 

Mais l’auteur lui-même n’a rien à voir dans l’histoire. Le nœud du problème, c’est vous et le texte. Surtout le texte. Et c’est évidemment tout bon pour tout le monde quand traducteur et auteur arrivent à travailler ensemble au moment de la révision ; mais comme le traducteur n’a rien dit à l’auteur pendant l’écriture, il ne se passera pareillement rien de ce type dans l’autre sens pendant la traduction. Personne ne maîtrise personne et surtout pas l’œuvre. C’est une entité indépendante dès le moment où elle est couchée sur le papier.

 

Disons-le. Comme un enfant. On le désire, on le fabrique (et ça dure un bon moment), on lui donne le jour (dans la douleur), et puis une fois qu’il est né, il est né. Et même si on le guide, si on lui donne une éducation, etc., en fin de compte, il gardera ce qu’il voudra bien garder, et il deviendra une personne faite de ce qu’on lui aura appris et de ce qu’il est allé découvrir tout seul. Et essayer de s’approprier une œuvre d’une manière ou d’une autre, c’est forcément un peu lui manquer de respect.

 

Finalement, quand je me souviens de sa véhémence à divaguer sur la « suprématie de l’auteur », je me demande si son exaltation ne lui a pas fait perdre de vue l’essentiel, ou s’il arrivera un jour à rendre une traduction littéraire convenable. Digne de l’œuvre originale. Mais je suis certaine d’une chose, il devait être auteur lui-même.

 

Je les adore, qu’on ne s’y trompe pas. Je les admire, même, dirons-nous, ces auteurs. Dans la famille, les livres, on les dévore. Au sens littéral. Je ne vais pas m’attarder sur la question, qui frise l’hérésie, et je vais en revenir à l’immortalité fugace du traducteur, qui n’est d’ailleurs pas bien orthodoxe non plus.

 

À quelques semaines, quelques jours peut-être de mettre un terme de mettre un terme à mon expérience de chargée de cours à la fac, je comprends à quel point c’est vrai qu’il faut parfois toucher le fond, le cogner de plein fouet, pour pouvoir rejaillir à la surface dans toute sa splendeur. J’en aurais presque plus aimé mon métier. Mais je l’aime, je l’adore, et face à l’adversité, on a tenu bon. Malgré la satisfaction, la stimulation professionnelle, et la gloire d’enseigner à la fac, il me semble qu’il ne pourra rien m’arriver de mieux, en tant que traductrice, que de lui tourner le dos.

 

En tant que femme et qu’enseignante, je perds la joie indicible du partage et de la transmission des connaissances, mais je ne suis pas enseignante, même si j’ai adoré ça, et la femme d’aujourd’hui a bien assez de motifs de réjouissance en Traduction pour ne plus avoir besoin de prendre les chemins de traverse pour atteindre son but ; et il n’y a pas de partage qui tienne quand les murs gris d’un bâtiment décrépi vous renvoient l’écho cuisant du vide total. Je n’ai pas le feu sacré. Il faut que je parte avant de me faire étouffer.

 

Parce que fac et Traduction, ça ne fait pas bon ménage. Pas quand on essaie de mêler création et punition. Si la fac m’a appris une chose, c’est que j’adore mon métier. Enfin, je le savais, mais là, j’en suis persuadée, à 3000%. Il est hors de question que je le laisse moisir, et ma motivation avec, entre les griffes acérées et méprisantes de notre système d’enseignement. Umberto Eco dit que « les critiques des traductions sont souvent trop enclins à traquer la trahison »[1] [plutôt que la négociation]. Il résume parfaitement la situation.  Là où on me parle de points en moins, moi je vois modernité et sensualité.

 

Ah. Ça coince. La Traduction, ce n’est pas une suite de mots qui valent plus ou moins cher sur une grille d’évaluation (aléatoire et arbitraire, soit dit en passant) ; la Traduction, c’est un corps à corps avec le texte, un abrazo, une samba, il faut le sentir, le ressentir, se laisser porter et secouer, l’étreindre et le repousser. Il faut le vivre. Comme en amour, c’est vrai, parfois, il faut négocier. C’est exaltant au début, fastidieux en cours de route, parfois, pas toujours, mais à la fin, à la dernière ligne, au dernier point, ce vide si profond qui résonne en nous comme une saudade qui assomme, c’est aussi le plus bel accomplissement, la plus grande complétude.

 

Revoilà la funambule. Mais c’est tellement bon. Parfois, ça fait mal aussi, les grands champions vous le diront : il n’y a que comme ça que c’est bon. Un indice déjà, si c’est trop facile, c’est qu’on a raté quelque chose. Maintenant, je le sais. On ne s’est pas assez impliqué pour que le texte nous livre ses secrets. Pas tous, pas obligé. Sinon, autant tous parler la même langue et plus rien n’aurait la moindre saveur.

 

La Traduction, elle est moderne, dynamique, puissante, et tellement séduisante. Rien à voir avec cet exercice encroûté qu’on rabaisse à une machine à points faciles pour valider son année. La Traduction est sensuelle, et amoureuse, je crois, aussi. Il faut avoir été amoureux dans une langue pour mieux la comprendre, la sentir vibrer au fond de soi, et créer des goûts, des images, des sons, des idées, et des sensations qu’aucun dictionnaire ne pourrait vous dégoter. Voilà, c’est ça. La Traduction, c’est une synesthésie.

 

Une fusion. Parfois on me parle, et je parle, abrutie par mes directives de simplification, de deux cerveaux. Mais non, c’est un seul et même cerveau, un seul et même être plus fort et plus grand que les deux autres réunis ; parce qu’il connaît au moins deux langues, au moins deux mondes, et qu’il peut-être au moins deux personnes en une seule.

 

 On dit souvent que les traducteurs ne sont pas des gens normaux. Passons sur l’épineux débat de la normalité pour assumer directement que « oui », elle nous plait bien cette idée d’être des gens à part. À l’abri de la frustration sensorielle d’une vie unilingue, condamnés à ne regarder la fenêtre que par le trou de la serrure. De la porte de la salle de classe. Des gens tellement à part, même, qu’on en arriverait presque à faire des jaloux. Tous ces amis, tous ces collègues qui voudraient bien être traducteur… Tout claquer, le boulot, le patron détestable, et s’installer à leur compte, pour être traducteur et enfin organiser eux-mêmes leurs propres journées.

 

De plus en plus, on veut se reconvertir dans la Traduction. Ce n’est pas tant qu’elle attire les foules que la question me brûle les oreilles à chaque fois qu’elle revient sur le tapis. On « veut », toute la subtilité est là. Pour combattre Google Translator et vivre la bohème de l’amour des mots et des divagations multiculturelles. Mais on ne le fait pas, parce qu’il faudrait abandonner le chèque de fin de mois, et ça, pour tout l’or du monde, on ne le risquerait pas.

 

C’est à peu près toujours le même contexte. Carrière confortable mais peu épanouissante, double nationalité ou crise de bilinguisme aigu, c’est le moment de passer à la Traduction. De se « mettre » à la Traduction. Comme à la zumba ou au badmington. Parce que « je suis bilingue », « j’ai le temps », je « connais des auteurs ».

 

C’est tout un art de ne pas s’énerver. Passons sur le fait qu’apparemment, « connaître des auteurs » peut faire de vous un traducteur littéraire, et au passage, sur le fait que ce n’est pas cette branche qui paie le plus vite, et arrêtons-nous sur cette magnifique question du temps. En Traduction (restons sur le littéraire, mais en technique c’est pareil), on n’a jamais le temps. Jamais. Parce que le délai est toujours trop court. On ne peut pas humainement traduire en trois mois, ce que l’auteur a mis trois ans à rendre à l’éditeur. Je dis « humainement », parce que maintenant, les machines se mêlent aussi de la Traduction littéraire. On n’a jamais le temps de faire aussi bien qu’on le voudrait, et même quand on l’a, ce n’est que pure illusion ; ou alors, à un moment où on n’est absolument pas inspiré, et là c’est une torture. Voir ces aiguilles tourner aussi lentement sans que le moindre petit souffle divin ne vienne effleurer votre clavier. Une galère.

 

Il y a aussi, ceci dit, la version « trop de temps », type retraités, chômeurs, oisifs chroniques, et dilettantes totales. Avoir trop de temps, ce n’est souhaitable à personne. Parce que ce n’est jamais vraiment le cas. On croit qu’on a le temps. Mais on n’a pas le temps. Et se permettre de passer deux heures sur une phrase, ce n’est pas non plus un privilège suprême. Parce qu’à force de rester dessus, on se rend compte quand on y revient qu’on est parti trop loin, que ça n’a aucun sens, qu’on a perdu la phrase originale, que c’est un délire effrayant. Retour à la case départ, on a perdu deux heures et on n’est pas plus avancé.

 

Et puis, je suis bilingue, alors là, c’est le pompon. Le bilinguisme me hérisse. Vraiment. Et même si j’ai rencontré des virtuoses des langues étrangères, jonglant avec les idiomes aussi agilement que d’autres avec des bâtons en feu, dans leur tête, au plus profond de leur âme, il y avait toujours une langue qui criait plus fort que l’autre, qui venait plus naturellement que l’autre. Parce qu’il y a des langues qui soulagent le cerveau. Quand soudain on s’arrête de réfléchir avant de parler. Mais aussi pendant. Pas parce qu’on parle sans réfléchir, mais parce qu’on ne subit plus le processus de réflexion.

 

Un peu, et on finirait par croire, nous, qu’on n’a pas un vrai travail ; avec des obligations, des contraintes, des désespoirs, et cet immuable et déchirant sentiment de solitude. C’est un vrai travail, point. Il n’y aura pas de débat. Mais c’est vrai, un vrai travail parfois de chez soi, avec le frigo qui nous murmure tendrement à l’oreille de faire une énième pause, et un patron impossible à haïr parce qu’il n’est pas là en vrai et qu’il change tous les jours ; et qu’on ne va quand même pas haïr notre ordinateur, parce que lui on l’aime, on l’adore, et que parfois du fond de notre isolement parfois, même, on lui parle.

 

Et puis disons-le, la Traduction, ce n’est pas non plus le radeau poubelle, qui passe plusieurs fois par an ramasser ceux et celles qui pètent un câble et qui ne savent plus quoi faire de leur vie professionnelle. Bien au contraire. Je ne dis pas que les traducteurs sont les gens les plus sains de la Terre ; non, on est régulièrement pas tout seul dans notre tête, et ça tombe bien, c’est un peu le principe. Mais on est stable, convaincu, et déterminé : notre truc à nous, c’est Traduction.

 

Et puis, l’organisation des journées, autant dire qu’on frôle les pompiers, les urgentistes, tous ces héros de l’ombre qui font rêver, mais qu’on hésite quand même un peu à imiter. Il n’y a pas d’horaires, pas de jours fériés, pas de vacances. Ça tombe quand ça tombe, et mieux vaut être là pour répondre, et en pleine forme, pour fournir un service de qualité. C’est injuste cette image de la Traduction. Ce côté frivole, facile, gratuit. C’est tout sauf ça. C’est presque un sacerdoce, où il faut tout oublier. Jusqu’à l’idée que le monde peut se faire de notre beau métier. Peu importe l’environnement extérieur, le vrai, le fondamental, c’est notre relation avec le texte à traduire. On sait ce qu’on veut faire de notre vie, et ce qu’on veut, c’est ça : traduire. Et pas tout envoyer bouler à la première difficulté émotionnelle. Ça, c’est un privilège de salarié.

 

Il y a quelque chose de profondément malsain et pervers dans notre manière d’enseigner. Maintenant que j’ai eu le droit d’y goûter, je me dis que plus que défendu, le fruit est totalement pourri. Cet univers d’enseignement, de création, de stimulation, et de progrès agonise dans son carcan et semble n’avoir pour seul raison d’être que de dévorer les aventuriers désarmés qui osent y mettre les pieds, en écrasant de tout son poids introverti, égocentrique, et moralisateur toute volonté de réfléchir par soi-même.

 

On ne vous dira jamais ce qui est bien, on ne vous félicitera jamais pour une heureuse intuition. Mais on n’hésitera pas à vous précipiter au fond du gouffre de l’humiliation au moindre faux pas. Je suis effarée par les certitudes aériennes (pour ne pas dire complètement perchées) de mon entourage universitaire totalement déconnecté, et mortifiée (pour ne pas dire tuée sur le coup) par les questions de mes élèves beaucoup trop connectés.

 

Ces deux engrenages tournent dans le vide. Perte de temps et de moyens, dans tous les sens du terme. Rien de tel pour vous convaincre soit que vos élèves sont atrocement nuls, soit que vous n’arriverez jamais à rien dans la vie. Même avec un diplôme. Ah, le diplôme. Et pourtant j’en ai deux. Mais c’est peut-être pour ça que je ressens jusque dans mes tripes l’abîme de son inutilité et de ses discriminations. Tout à la fois. Le diplôme me dérange et, pour être tout à fait honnête, il me fait froid dans le dos.

 

Les diplômes de Traduction sont-ils valables ? Pour parler juste, à une époque où la valeur des choses est floue tant qu’elle n’est pas monnayable, il faudrait surtout s’interroger sur leur utilité. Je ne pensais pas que ce serait possible, mais je me suis lancée et j’ai mis les pieds dans le plat devant tout un parterre de professeurs de Master de Traduction littéraire. Comment dire ? C’était une après-midi intéressante. On m’a posé la question, alors j’ai répondu. Un diplôme en Traduction, ce n’est pas utile. Pas vraiment, disons que ce n’est pas indispensable.

 

Il aura une utilité personnelle, mais du point de vue professionnel, tout est relatif. Effectivement, en France, on adore les diplômes, et c’est un bon point pour le diplôme. Mais ça s’arrête là. Parce que la Traduction, en vérité, ça fonctionne surtout à la méritocratie. Alors évidemment, si vous avez un diplôme, ça peut vous donner une apparence professionnelle alléchante, mais si une fois au boulot, tout tombe en loques (quand la funambule s’écrase comme une sous-merde, par exemple), vos nombreuses années sur les bancs universitaires ne vous auront servi à rien. Rassurez-vous tout de même, un diplôme en Traduction, ça ne se trouve pas dans les pochettes surprise, il y a un niveau minimum. Alors pourquoi ne pas faire confiance au diplôme ? Parce que même comme ça, même dopé à tous les Masters dans lesquels vous pourrez entrer, il y en aura toujours pour avoir le don. Le truc. La facilité. L’intuition.

 

Posez-vous la question. Et si le traducteur n’était pas juste traducteur ? Et si le traducteur d’aujourd’hui avait eu une vie avant. Entre un bleu qui sort des jupes de sa mère et qui sait encore à peine où chercher sur Internet les bons glossaires et les bons dictionnaires et un ancien ingénieur, un ancien médecin, un ancien mécanicien, qui va décrocher la traduction technique ? Peut-être le jeune traducteur (formé par le mari de la tante de la voisine de la mère du client en question), mais à première vue, c’est l’ancien spécialiste du domaine en question qui paraît plus qualifié ; et 99% du temps, qui l’est.

 

La Traduction, c’est typiquement la branche où le piston ne sert à rien. Bien sûr, vous pourrez entrer à gauche ou à droite. Mais ce n’est pas parce que vous y serez que vous y resterez. Votre CV atterrira, peut-être, sur le dessus de la pile, mais la poubelle n’est jamais loin. Généralement, ça ne pardonne pas, seul un très bon premier contact donne lieu à un deuxième ; et même si ce contact n’est que vaguement passable, aucune chance de transformer l’essai raté. Sans compter que c’est le téléphone arabe à grande vitesse. Vous êtes bon, tout le monde le sait, vous êtes mauvais, tout le monde le sait aussi. Donc le diplôme, c’est bien et c’est joli, mais ça peut également vous desservir. Donner une fausse image de votre niveau, qui n’en sera que plus dégradé.

 

Alors pourquoi tous ces Masters, toutes ces formations ? Parce que l’air de rien, quand on est traducteur, on sait une chose que le reste du monde ignore : être traducteur, ce n’est pas juste parler une autre langue. Etre traducteur, c’est tout un art. C’est une sensibilité à la langue et à la culture, à l’oral et à l’écrit, à l’autre langue bien sûr, mais à la sienne propre aussi et d’abord. Et la Traduction, c’est clair, ça ne concerne pas que l’anglais, mais bon là, vaste débat.

 

Et si cette sensibilité, ces contacts, ces petits trucs et ce feu sacré sont souvent des choses et des ressentis personnels qui ne s’expliquent pas, voire qui ne se comprennent pas de manière intelligible possiblement retranscrite dans un cours, au moins, ils peuvent être exaltés dans un contexte qui leur serait exclusivement dédié. On l’a dit, on ne devient pas traducteur dans une salle de classe. Et même, on ne devient pas traducteur. On est traducteur, et on l’est un peu plus, un peu mieux chaque jour. Ça ne s’apprend pas, ça ne s’inculque pas, ça se découvre, ça se travaille, ça se façonne. Mais ça ne se force pas. Sinon c’est moche, et puis ça casse. Bref, en fait oui, soyons honnête, on le devient.

 

Le Master de Traduction, dans toutes les limites de son intervention, joue au moins un rôle important : il prépare le jeune traducteur à l’environnement qui sera plus tard le sien. L’environnement général, car ensuite, c’est au traducteur de peaufiner les détails en choisissant sa voie et ses inclinations. Disons que c’est du grand déblayage, mais ça donne une idée, au final on sait plus ou moins où on va, et surtout si on y va.

 

Parce qu’en fait, choc ou pas selon les sensibilités, la Traduction, ce n’est pas que l’inspiration, la feuille, et le crayon. Le littéraire. La Traduction, c’est aussi le manuel de micro-onde, le logiciel, le client impatient, et les factures impayées. Et pour ceux qui y chercheraient une quelconque gloire, c’est surtout l’obscurité (disons l’ombre étouffante de l’auteur), et la solitude poussée à son paroxysme avec pour seule compagnie un écran d’ordinateur qui dans les meilleurs jours ne sait que vous répéter « Error 404 ».

 

Et quand on n’y est pas habitué, ça peut faire bizarre. Textes arides, inintéressants, franchement spécifiques – parfois les deux – longs, trop longs, parfois trop de travail et bien souvent pas assez, il faut s’y faire. S’y plier, s’y soumettre, c’est comme ça. Le Master, la formation, le cours quelconque à plus ou moins long terme vous apprend ça : c’est fastidieux. Et tellement bon aussi quelques fois.

 

C’est le mot : fastidieux. Mais c’est souvent aussi une vocation, et c’est pour ça qu’on continue, qu’on s’accroche, qu’on essaye. Parce que c’est ça qui nous fait avancer. Relever le défi. Traduire le texte. Seulement, comme tout parcours scolaire et universitaire français, les Masters et autres formations de Traduction ont la fâcheuse tendance de donner à l’étudiant, au futur traducteur, un sentiment d’aboutissement. Autant pour ce qui est du diplôme que de la traduction en elle-même.

 

Les corrections de traduction, par exemple. Un exercice contre-productif, parce que comme « on n’a pas le temps », on ne prend pas le temps, justement, d’expliciter que telles et telles versions sont bonnes, que telle ou telle expression n’est pas mal mais qu’il y a une nuance tendancieuse qui pourrait au final être reprochée. Et on finit avec une traduction type, plate, généraliste. Et retravaillée, exagérée tant et plus tant le prof au fil des années a poussé ses recherches ; au point de s’éloigner ni vu ni connu, lentement mais sûrement, du contenu original sans s’en apercevoir.

 

Et comme l’esprit critique n’est pas une qualité reconnue auprès de ces professionnels de l’enseignement, sacrés, figés par le sentiment d’accomplissement que leur confère leur glorieux poste, l’originalité n’est pas franchement de mise. Ça fait un garde-fou, dommage, dans un secteur où justement la folie peut faire retomber sur ses pieds, et droit dans ses bottes.

 

En outre, tristement, il y a surtout l’aboutissement du sacro-saint diplôme. Le revoilà. Le diplôme obtenu, on est traducteur. C’est faux, et de surcroît atrocement dangereux. Mais c’est également un excellent facteur de sélection naturelle, et dans certains domaines extrêmement embouteillés de la Traduction, ça peut être intéressant. Quand le diplôme est obtenu et octroyé sur certaines bases établies et respectées, s’entend. Pas distribué à tours de bras pour entrer dans les quotas.

 

On était traducteur avant, parce que généralement on a ça dans le sang, et on l’est toujours après l’obtention du diplôme. Mais justement, si ce diplôme doit marquer quelque-chose, ce n’est pas une fin mais bien un début. Le diplôme en Traduction ne vous accorde aucun crédit auprès de vos « confrères », il vous donne tout juste le droit de tenter officiellement de faire vos preuves dans cet univers impitoyable. Le marché ne vous attend pas, votre nom apparaît loin dans les listes de bases de données, mais si vous voulez, telle ou telle Université veut bien que vous essayiez. Mais vous êtes seul. Tout seul dans la jungle. Vous avez trouvé l’entrée, vous trouverez la sortie.

 

Halte à ces mélimélos académiques. La Traduction est savoureuse. Tout comme doit l’être l’immortalité, je suppose, aussi fugace soit-elle, quand un mot ou une phrase nous permet de l’atteindre. En fait non, parlons-en. C’est vrai, quoi. C’est peut-être en enseignant la Traduction, en goûtant à l’expérience vicieusement mortelle de l’enseignement que j’ai entrevu l’immortalité, fugacement, de la Traduction. Alors bon.

 

On m’en a posé des questions qui tue, mais celle-là j’avoue qu’elle m’a choquée : « mais madame, mais ça sert à quoi la Traduction ? ». Dans la bouche d’un étudiant de deuxième année en langue étrangère, ça peut faire bizarre, mais le plus troublant, c’est que moi, ça ne m’avait jamais effleurée.

 

Je suis traductrice. Interprète aussi un peu, à mes heures perdues (mais très bien occupées), mais traductrice surtout. Traductrice d’anglais parce qu’il le faut, traductrice de portugais, parce que je le veux. Enfin, disons que c’est le portugais qui l’a voulu.

 

Et depuis toutes ces années d’études, toutes ces pages et tous ces mots traduits, je ne m’étais jamais vraiment posé la question. Jamais. Pas du tout. A quoi ça sert ? Vaste programme ! Si j’osais, je dirais que ça sert à faire de moi la femme la plus heureuse du monde, mais je ne suis pas le sujet, et encore moins une valeur scientifique.

 

Je suis traductrice, cette chose invisible, immatérielle et transparente, ce bouton magique sur lequel on appuie pour comprendre dans sa langue ce qui a été dit dans une autre. Je suis le truchement, le vecteur, le relais. Rien de plus.

 

Mais ça sert à quoi, alors ? Prenons les choses par le début : la Traduction, ça sert à traduire. Dire dans une langue « presque la même chose » que dans une autre, pour citer le chef suprême de notre cohorte de traducteurs littéraires. Commençons par le début, si vous le voulez bien.

 

Pour parler de la Traduction, on pourrait évoquer Umberto Eco ou Walter Benjamin, ou encore les citations communément admises sur la Traduction, telles que Traduttore tradittore, mais dans le contexte d’un cursus universitaire LEA ou LLCE, à but de professionnalisation dans la Traduction ou pas, il faut peut-être commencer tout simplement par l’essentiel. Langues étrangères appliquées ou Langue, Littérature et Civilisation étrangères : qu’est-ce que l’étranger ? Qu’est-ce qu’une langue étrangère ?

 

La langue étrangère, c’est la langue qui n’est pas maternelle, c’est la langue de l’étranger ; de celui qui ne vit pas dans le même monde que nous. Alors comment sait-on que les sons qu’il émet, que les signaux qu’il envoie à ses congénères pour les faire réagir sont en fait une langue avec une structure et une complexité, comme pour la nôtre ? On ne peut pas le savoir.

 

A priori, puisque ce n’est pas notre langue, notre code, notre monde, sans la clé, on ne peut ni la comprendre, ni même savoir sûrement que c’est une langue. Comment sait-on, alors, à partir de ce constat, que l’on parle différentes langues dans le monde ? Encore une fois, commençons par le début.

 

Et au début, il y avait les Grecs et les Barbares. Les Grecs parlaient le grec, et les Barbares, ainsi nommés par onomatopée, parlaient le rien. Les Barbares, c’était tous ces êtres sans langue parce qu’on ne leur en connaissait aucune identifiable. Et pourquoi aujourd’hui ne parlons-nous pas tous grec ? Parce que pour le pouvoir, la richesse, et la gloire, les Grecs ont conquis une bonne partie du monde et, ce faisant, ont grossi les rangs de leurs esclaves et autres prises de guerre. Apprenant le grec lors de leur captivité, ces derniers sont devenus des éléments intermédiaires de « négociation », de dialogue avec l’ennemi. L’étranger, donc.

 

C’est grâce à ces traducteurs interprètes historiques que nous savons non seulement qu’il existe plusieurs langues dans le monde, structurant des univers et des communautés, mais également que s’ils sont dotés d’un langage, alors ces groupes d’êtres sont tout aussi dignes de respect et d’humanité que les hommes avec qui ils communiquent. En résumé, c’est grâce à des esclaves barbares qu’on peut aujourd’hui étudier le portugais et se reconnaître entre humains.

 

Revenons à nos moutons. La Traduction. Pas ce troupeau d’élèves prêts à se jeter du haut de la falaise de leur ennui. Presque la même chose. C’est sûr, ça part mal. Expliquez un peu à un étudiant que vous allez lui enseigner un truc approximatif… Ça vous retombera forcément dessus, et la plupart du temps c’est le cas. « Mais madame, pourquoi vous avez dit comme ça ? », « Parce que… », « Oui, mais c’est pareil, non ? ». Sans fin.

 

Mais se limite-t-on vraiment à dire ? Des fois je suis plus à l’aise avec « exprimer ». En fait, on exprime. Plus que des mots, qui ne sont finalement que notre support (et certes, faut-il encore les trouver), ne traduit-on pas plutôt des idées, des cultures, des sensations ? Des mondes, et des univers ?

 

Et tout se complique. Où s’arrête l’auteur, où commence le traducteur ? Quelle est, déjà, la place de l’auteur, et puis celle du traducteur ? J’ai donc entendu une chose horrible, un jour, dans une conférence sur la traduction littéraire, avec pour seul et unique public des étudiants en Master de Traduction littéraire, tous très enflammés par leur formation et certains de l’avenir brillant qui les attendait.

 

Pourquoi pas. J’y ai donc entendu que (sacrilège) l’auteur serait plus important que l’œuvre. Ah ben tiens. Vous m’en direz tant.  Et là je me demande : bon d’accord, interrogeons-nous, qu’est-ce que la Traduction et tout le tremblement. Mais est-ce que le véritable problème, ce n’est pas d’abord le rapport, la relation, la domination que l’on prétend imposer à nos textes ? Parce que ce n’est pas la peine de s’aventurer plus loin dans les débats : si d’emblée, on part du principe que l’auteur est supérieur à l’œuvre, et donc le traducteur à sa traduction, c’est foutu.

 

Le traducteur littéraire n’est pas plus ou moins auteur qu’un traducteur technique. C’est un traducteur spécialisé en littérature. Comme d’autres en aéronautique. Pour être tout à fait honnête et en revenir à ce public d’étudiants, une spécialisation d’entrée de jeu en Traduction littéraire, je trouve ça un peu rude. A moins évidemment que ce genre de formation ne leur fournisse également le réseau et le piston qui va avec.

 

Attention, je ne suis pas en train de dire qu’en traduction technique, les choses sont simples. Mais on fonctionne beaucoup moins en circuit fermé. Il y en a généralement pour tout le monde et pour tous les niveaux (c’est un autre débat), mais entre le moment où on commence et celui où on s’est constitué une petite base de clients, on a le temps de faire discrètement ses armes. En traduction littéraire, ça passe ou ça casse.

 

Pourtant, ça marche. Les Masters tournent à plein régime. Encore une fois, c’est sûr, ça fait « auteur ». Mais leur dit-on que ça ne payera pas forcément à tous les coups, et au passage, qu’il serait peut-être bon, aussi, de s’y connaître un peu en traduction technique. Histoire de manger en attendant le best-seller ? Je ne crois pas. Enfin, vu leur tête quand je leur ai parlé de la traduction technique, je pense qu’ils ne s’étaient même jamais posé la question.

 

Ce qui me renvoie, encore une fois, à un constat inquiétant. J’aime la Traduction, j’adore mon métier, et j’ai adoré l’enseigner. Même à des mollusques inertes incapables de rédiger correctement un e-mail basique. Mais c’est un métier, une aventure linguistique qui restera dans l’ombre, mal aimé parce que mal estimé et mal connu, tant qu’on ne comprendra pas que ce n’est pas juste une matière, juste une UE, et que pour l’enseigner, pour la transmettre, il faut des gens qui la pratique tous les jours.

 

Quand j’ai accepté de donner des cours à la fac, je crois que mon seul but, c’était de sortir de derrière mon ordinateur et de voir un peu des gens de temps en temps. Dès le départ, il était hors de question de faire ça toute la journée, tous les jours de la semaine. Je voulais enseigner mon métier, oui, mais j’étais et je suis traductrice avant tout.

 

Je ne suis même pas prof pour tout dire, simplement chargée de cours. Professionnelle intervenante n’ayant droit que d’enseigner dans les matières correspondant à son activité professionnelle. Au moins, c’était vite réglé : cours de Traduction.

 

J’étais passionnée par mon métier, et je savais que ça fonctionnerait bien. Des années de théâtre, de chant, de danse, de spectacles, de scènes, et de frissons des coulisses juste avant la lumière m’avaient appris à ne certainement pas avoir peur, de quelque public que ce soit.

 

Sauf que j’ai découvert, à mon grand étonnement naïf que tout le monde n’était pas aussi passionné que moi par la Traduction. Et quand je dis passionnée, je le pense vraiment. Pour moi, ça a été une véritable révélation. Alors que pour les jeunes pousses en face de moi, ce n’était qu’une matière de plus au programme. Et qui plus est, une matière compliquée.

 

Déjà, ça part mal. Compliquée ? C’était plutôt de très loin la matière où il était facile d’avoir de bonnes notes, histoire de contrebalancer les éventuelles catastrophes en Économie et en Littérature. Trop dure ? Oui, certainement, puisque les bases ne sont absolument pas acquises et que de toutes façons ils arrivent à la fac de Lettres avec une idée aussi claire de la Traduction que de la Théorie de Tout.

 

Je m’étais dit, moi, pauvre petite chargée de cours et de tous les espoirs du monde, qu’en cours de Traduction, de version pour être exacte (quand on part de la langue étrangère vers la langue maternelle), on ferait des traductions. Erreur. La toute première étape, fondamentale, évidente, mais qui m’avait quand même totalement échappé, c’était de leur expliquer ce que c’est que la Traduction.

 

Pendant mon stage de fin de Master, stage en Traduction où je faisais de tout sauf de la Traduction (à part peut-être, moi, traductrice de portugais et d’anglais, des traductions de sites Internet en allemand et en Hindi, oui oui ), je traduisais sur mon temps libre une biographie bien épaisse, épreuve du feu à l’aube de ma carrière. Heureusement pour moi, l’auteur portugais parlait et lisait le français, j’avais un allié pour la révision. Un jour qu’on discutait de l’avancée du projet dans un bon petit restaurant, il m’a demandé comment je traduisais.

 

Comment je traduisais ? Bonne question. Je ne pensais pas que ça puisse intéresser quelqu’un, mais c’est vrai que ça avait le mérite d’aller à l’encontre de tout ce qu’on m’avait appris pendant ma formation universitaire. Non, je ne lisais pas le texte, ni en entier ni en diagonale, avant de le traduire. Certes je n’avais pas de délais, mais quand même. Et la réponse n’avait rien à voir avec une quelconque paresse ou un manque de temps.

 

Je crois que j’ai toujours bien vécu le fait de ne pas être l’auteur des livres que je traduisais. Mais s’il y a une chose que j’aime plus qu’écrire et traduire, c’est lire. J’adore lire. Alors autant écrire quelque-chose d’agréable à lire. Quand je traduis un livre je ne le lis pas avant, pour conserver à la traductrice les réactions, les sensations de la lectrice. Si je connais la suite, il n’y a plus de suspense, moins d’envie de passer au chapitre suivant. Et si je connais la fin, il y a un risque de lapsus. Même inconscient, même un tout petit mot qui n’a rien à faire là.

 

Je ne lis pas, et tous les jours, toute la journée, je me raconte une histoire en français. Reste que dans la traduction comme dans la lecture, les cent dernières pages, je les fais à reculons. C’est comme quitter le héro, ou l’héroïne d’ailleurs en ce moment. Comme l’abandonner, la laisser dans un tiroir, après toutes ces aventures linguistiques qu’on a vécues ensemble. C’est un déchirement, toujours. Parce que c’est fini. Mais quel accomplissement d’avoir pu le faire.

 

Et la Traduction, c’est quoi, finalement ? A part le mauvais texte du roman de l’été, le sous-titrage foiré, et le truc bizarre en français dont on n’a aucune idée, qu’en fait, dans la version originale, c’était une autre langue ? A part l’exercice fastidieux en cours de latin et de grec au collège, ou de langue B au lycée ? La Traduction, c’est – donc, pour emprunter, encore, les mots d’un grand maître, du grand maître – « dire presque la même chose » d’une langue dans une autre. C’est trouver le moyen le plus juste de dire en langue Y ce qui a été dit en langue X.

 

D’où des questions incroyables du style, « madame, mais si c’est marqué comme ça en portugais, pourquoi on dit pas pareil en français ? ». Sauf qu’on dit pareil, mais pas avec les mêmes mots. Et apparemment, c’est perturbant. Surprise : les dictionnaires ne fonctionnent pas en miroir. Tous les mots ne se traduisent pas toujours pareil dans tous les contextes.

 

Et là, c’est l’angoisse. « Fechar a sete chaves ». Littéralement du portugais « fermer à sept clés ». Expression française : « fermer à double tour ». Yeux ronds quasiment exorbités, il est neuf heures et quart mercredi matin, « oui mais madame, si y a sept clés et que nous on dit qu’y en a que deux, c’est faux ». « Non, c’est la traduction de l’expression ». « Ah ouais, mais comment on sait que c’est une expression ? ».

 

Là, j’ai failli lui répondre qu’elle avait mis le doigt dans la fourmilière, mais je me suis demandé si elle saisirait le compliment. Comment on sait que c’est une expression ? On le sait parce qu’on connait sa langue, parce qu’il y une sensibilité, un travail, une logique, un… Parce qu’on sait que toutes les langues ne sont pas des copies conformes les unes des autres dans des langues différentes…

 

Mais le savait-elle ? Savait-elle que la langue se construit, se travaille, s’affine, s’approprie, se dompte ? Savait-elle que la langue s’écrit ? Autrement qu’en langage sms s’entend. Soudain, c’est moi qui me suis pris une claque. J’étais face à une personne, qui dans son bon droit et sa naïveté post-adolescente peut-être aussi, ne comprenait pas que l’exercice consistant à passer une langue dans une autre puisse résulter en une phrase B qui ne ressemblait en rien à la phrase A.

 

J’ai prononcé, j’ai eu le malheur de prononcer le mot « acception », et j’ai compris que l’heure de cours y passerait. Je ne dis pas que le traducteur n’est pas ce robot au bouton « translate now » que tout un chacun s’imagine, parce que souvent, dans les moments de grande solitude, on peut se faire cette impression là. Ce n’est pas une science exacte, il n’y a pas de traduction reine.

 

Je leur demande de se constituer des glossaires, des glossaires contextuels, avec leurs mots à eux, qu’ils sentent bien, dont ils ont l’intuition, et ils me répondent « mais madame y a Google ». Enfer et damnation. Je tiens le coup. Non, il n’y a pas Google. Il y a vos petites têtes qui vont réfléchir cinq minutes et qui vont trouver comment on traduit tel mot du portugais en français.

 

Peine perdue. Une intuition en français, de leur propre aveu, ils n’en ont pas. Vient alors le problème de la confiance – et conjugué à celui de la post-adolescence je sens déjà que ça ne va pas être triste – de la confiance en la langue qu’on parle. Et de la conscience de la langue qu’on parle. Parce que quand on traduit, il faut se faire confiance. Sinon Google prend le dessus, et ça ne ressemble plus à rien. Le texte original se transforme dans votre langue en une suite incompréhensible d’entrées de dictionnaires franco-québécois où même un Belge ne retrouverait pas ses petits.

 

Il faut avoir une langue forte. Ça tombe bien, on a tous une langue maternelle. Mais elles ne font pas toujours qu’une seule et même langue. Et ce n’est pas non plus parce qu’on ne parle qu’une seule langue qu’on la maîtrise forcément. Plus que toutes les autres c’est certain, mais tout est relatif. Une langue forte, dans laquelle on se sent bien, qu’on pratique tous les jours, qui nous laisse jouer avec ses différents niveaux, et qui nous autorise même, parfois, à découvrir ses subtilités. Une langue qu’on écoute, qu’on lit, qu’on parle, qu’on écrit, et qu’on voit. Une langue dont les mots défilent dans notre tête. Ils ont un corps, ils sont concrets, on les connaît. On sait ce qu’ils veulent dire.

 

On peut tomber amoureux d’une langue. C’est faisable. Parce qu’on est sensible à sa mélodie, parce que ses mots nous plaisent, parce que son rythme nous parle. Il est des sensations inexplicables qui font que parfois, la langue forte, ce n’est plus la langue maternelle. Une autre langue, pour une foule de raisons – sentimentales, physiques, professionnelles, etc… – prend le dessus dans le cerveau, dans les rêves, dans les réflexes, et finalement, dans la vie de tous les jours.

 

Quand on est traducteur, c’est vers cette langue là qu’il faut travailler. Et quand on veut être traducteur, ou valider sa matière, c’est cette sensation là qu’il faut rechercher. Un feeling fluide et spontané, la certitude que ceci, ça se dit comme ça. Mais jamais trop de certitude, bien sûr, toujours rester à l’affût des méandres de la langue d’origine. Parce que croire qu’on la maîtrise c’est la laisser s’échapper sans s’en rendre compte. 

 

C’est en traduisant que l’on devient traducteur ; et a fortiori traducteur littéraire. C’est comme ça, il faut en manger tous les jours. Toute la journée. Le problème majeur de la traduction est double : d’abord, il y a le merveilleux « ah ouais, tu parles anglais ? », et la fameuse certitude que parce qu’on parle une langue étrangère alors on est capable de la traduire. Tout de suite, là, je pense à mon traducteur d’espagnol préféré qui a failli me tuer avec son « arrive que pourra » et qui a fini de m’achever avec un sublime « malgré que ce fût en hiver ». A toute chose malheur est bon, j’ai bien retenu la leçon, maintenant je lirai directement en espagnol.

 

C’est de là que tout par en vrille. C’est vrai, l’anglais est la première langue parlée dans le monde. Mais les combinaisons de travail n’impliquent pas forcément l’anglais. Dans la cambrousse africaine, en plein conflit entre chefs tribaux, l’anglais vous servira moins qu’une parfaite maîtrise des dialectes du coin, même s’ils ne sont parlés que par cinquante personnes.

 

Et puis, qu’on soit spécialisé en langues européennes, asiatiques, mineures ou majeures (même si ça me brise le cœur, une langue est une langue, point), pour être traducteur, et même pour être interprète, bizarrement, qui vous demande de parler ? Il faut traduire. Dans votre langue maternelle de préférence. Tout ce qu’on vous demande, en vérité, c’est de savoir lire ou comprendre une langue source et l’exprimer, à l’écrit ou à l’oral, en langue cible.

 

D’où l’incompréhension choquée de certains élèves lusophones qui plantent leur semestre en traduction de portugais : « mais madame, ça va, j’ai compris ce que ça veut dire, c’est juste que voilà, j’ai le mot sur le bout de la langue ». Personnellement, je le préfère sur le bout de papier.

 

Peu importe, que vous parliez une langue étrangère. La question, en France, c’est de savoir si vous êtes capable d’exprimer ce message en français. Problème qui entraîne à son tour le deuxième boulet enchaîné à la réputation de la Traduction : un professeur de langue n’est pas forcément le mieux placé pour enseigner la traduction. Pour pousser au maximum, disons même que pas besoin d’être professeur, mais bref.

 

Le professeur de langue connaît, maîtrise la langue. C’est un excellent point de départ, mais ce n’est que le début. D’accord, apprenons une langue étrangère, pour comprendre le message ; mais ensuite, il faut sortir de ce cadre étranger, et revenir dans le cadre maternel pour la phase « expression du message ». Et surtout, ne pas oublier que ce n’est pas de la théorie, c’est de la pratique pure et dure. La pratique de la manière dont le traducteur envisage sa langue maternelle et tout ce qu’elle lui inspire vis-à-vis de la langue étrangère.

 

J’ai vu de mes propres yeux des pontes de l’enseignement linguistique, des champions de perfectionnisme en littérature et en langues étrangères se satisfaire de miettes en traduction littéraire. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas faux. Ah ben certes, mais ce n’était pas juste non plus. On avait le vocabulaire (et encore), mais quid de la sensibilité, de la spontanéité, du style, du rythme, etc. ? Un désastre.

 

Alors la Traduction, ça sert à quoi, finalement ? Ça sert à se comprendre les uns les autres. Non seulement parce qu’on peut maintenant grâce à elle se raconter nos histoires (dans un roman ou dans un manuel) mais parce qu’à travers nos syntaxes et nos vocabulaires, on comprend mieux comment on réfléchit, comment on voit le monde. Comment et pourquoi nos langues se sont imprégnées les unes des autres ou pas du tout.

 

Dans mes envolées lyriques délirantes, quand je rêve la nuit de pages qui défilent devant moi, que je me réveille en sursaut, crayon à la main, prête à écrire directement sur la table de nuit le mot que j’ai cherché toute la journée, quand les fils se touchent, je me dis que la traduction, ça sert à communiquer, à sortir la tête du guidon et à savoir avec qui on partage cette planète. Elle n’a pas l’air comme ça, mais elle va au-delà des mots, où elle devient, de fait, la petite sœur de la vraie langue universelle. Je m’emporte, je sais. J’aime mon métier.  

 

 

 

[1] U. Eco, « Dire presque la même chose », 2003, p.132 de la traduction française.

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