À la rencontre de Nabuco

May 5, 2016

Pour ma cinquième biographie historique, troisième à paraître seulement, je commence à mieux comprendre, disons à mieux formuler, le lien entre auteur de biographie et personnage biographié. Je me demande, et le traducteur, alors ? Certes, encore une fois, on n’est pas l’auteur, pas plus le biographe du personnage en question, mais en tant que traducteur, on reste un lecteur privilégié, premier œil étranger à découvrir cette vie et à la raconter avec nos propres mots. À la comprendre, et à la dévoiler.

 

Je me souviens, par exemple, des mots de João Paulo Oliveira e Costa à propos de la biographie de D. Manuel I,[1] où il disait que, forcément, on finit par s’attacher. J’avais trouvé ça un peu fort, sur le coup. Et puis je me suis retrouvée l’estomac noué en suivant le cortège funèbre de Nabuco,[2] et carrément les larmes aux yeux en écrivant le dernier soupir d’Isabelle de Portugal.[3]

 

Alors c’est sûr, ces gens-là, je ne les connais pas. Mais quand même un peu, si. Parce que je ne fais pas « que » passer huit à dix heures par jours à traduire leur vie ; quand j’éteins l’ordinateur, j’y pense encore. Je m’imprègne d’eux ; de leur histoire, et de leur personnalité. Pour être sûre de bien les raconter. Saisir l’humour, le cynisme, la dérision, le chauvinisme, le nationalisme, la fierté, l’admiration. Bien sûr qu’on s’attache.

 

Parce que ce personnage, c’est un compagnon de route. Sa vie est là, toute tracée, finie, et nous on fait la nôtre à ses côtés pendant un temps ; et on la prolonge encore. D. Manuel I m’a subjuguée. Je crois que j’aime un peu plus le Portugal depuis que je le connais. Il m’a inspirée. J’ai aimé la biographie avec lui. Isabelle m’a émerveillée. Une femme, sur le trône de Castille et du saint Empire romain germanique. Et Nabuco m’a intriguée. Presque dérangée. C’est étrange mais cette fois, c’est ses échecs qui m’ont attirée. Je m’y suis presque reconnue. À tel point que mon élan traductionnel en a été déstabilisé. Comment refouler cette pulsion lexicale tranchante, qui ressemblait plus à une critique personnelle qu’une véritable fidélité au ton de l’auteur ?

 

C’est vrai, je viens de finir « Joaquim Nabuco, les salons et les rues ». L’émotion est encore palpable, je ne suis toujours pas habituée après toutes ces biographies. Irrémédiablement, il meurt à la fin. Et là, ô surprise, ô choc, alors que j’avais peut-être enfin une chance de me blinder face à cette issue fatale, attention spoiler, là, il meurt au début. Ça commence bien. Mais bon, en un sens, au moins, comme ça, c’est fait. Dans l’autre, il est toujours mort, et on est pas plus avancé. Je ne crois pas que ça aide à se concentrer sur sa vie. Au fond de soi, on sait que les allusions morbides vont revenir sur le devant de la scène quelque part entre une vieillesse déclinante mais respectable et la bibliographie.

 

Soyons honnête, je ne pensais pas m’attacher à lui. Les rois, les reines, les châteaux, les princesses, le pouvoir ultime, tout cela me fascine au plus haut point, et c’est donc sans honte ni remords que je me suis laissée embarquer par D. Manuel I, Henri le Navigateur,[4] et l’infante et impératrice Isabelle de Portugal. Et vogue ma galère. Je me suis vue dans leur cour, leurs salles de réunion et de bal, j’ai même fait des pèlerinages, à Alcochete, au Cap Espichel, et dans la Cour des Demoiselles de l’Alcazar de Séville. C’était presque comme si je pouvais les toucher et leur parler.

 

J’étais à tel point imprégnée de leur histoire et de leur grandeur que j’en tremblais presque à l’évocation de leur nom quand on me demandait sur quel nouveau livre je travaillais. « Ouais, Manuel machin, là, enfin, un Portugais, quoi ». Non. D. Manuel I. Le seul, l’unique, le grand prince de la Renaissance. Celui qui a découvert la Guinée, le Brésil, et l’Inde ; qui a fait plier les Rois Catholiques ; et qui a tenu son immense empire naissant à l’écart des guerres européennes. Tout ça pour mourir de la peste. Une connerie, la vie.

 

Difficile d’insuffler le respect pour ce genre de personnage, si éloigné de nous et mort depuis si longtemps qu’on ne le considère presque plus comme un être humain. Comme cette fausse idée que les rois, les reines, et les princes s’appellent tous pareil. C’est faux. Ils ont juste le même prénom. Quand on les connaît, on fait la différence. Certes, il y a une recrudescence notable d’Isabelle dans ces biographies. Mais Isabelle la Catholique n’est pas l’Impératrice Isabelle, épouse de Charles Quint, ni la régente Isabelle du Brésil, et encore moins Isabelle, duchesse de Bourgogne. Le cœur du problème est là : on les connaît.

 

Pour certains, ce sont des personnages historiques, mais pour nous, pour moi en tout cas, ce sont des connaissances. Des hommes et des femmes que je vois évoluer au fil des pages, à qui je sais, parfois, ce qu’il va arriver, Histoire oblige. Mais pas tout le temps. Incroyable mais vrai, dans le feu de l’action il m’est arrivé de me demander si les hommes de D. Manuel I trouverait le Brésil avant les Espagnols ; ou s’il y avait un passage à l’ouest vers l’Inde des épices. Bref, le délire total. C’est passionnant. Se dire que son métier, c’est de se raconter des histoires d’aventures avec des rois, des princes, et des chevaliers partant sur l’océan braver l’inconnu, ça n’a pas de prix.

 

Alors Nabuco, j’étais pas exactement impressionnée. Trop actuel. Mourir au XXème siècle, c’est surfait. Et puis, pas du tout dans mes cordes. Éventuellement, si une biographie de Charles Ier ou d’Amélie se présentait, mais c’est tout. Donc Nabuco. Je l’avais déjà croisé dans d’autres livres que j’avais traduis et je pressentais le personnage haut en couleur. Mais pas à ce point. Non. Le coup de l’enterrement au premier chapitre me l’a planté droit dans le cœur, et même avec quatre cent pages devant moi, je savais qu’on se séparerait bien trop tôt. Heureusement, les péripéties de la vie d’une traductrice littéraire m’ont aidée à faire durer le plaisir.

 

J’ai rencontré un homme dont je ne sais toujours pas ce qu’il m’aurait réellement inspiré si je l’avais rencontré au Palais de Cristal de Petrópolis. Mais je suis certaine qu’il m’aurait fascinée. Et entre deux envies de lui mettre une claque, je serais tombée follement amoureuse de lui. Homme admirable à plus d’un titre, et vaillant représentant de son pays partout où son ambition et ses convictions l’ont poussé, je crois que ce qui m’a d’autant plus captivée, ce sont ses échecs. Savoir qu’un si grand homme s’était planté. Tous les livres qu’il n’a pas lus et qu’il n’a pas écrits, toutes ces choses qu’il n’a pas dites ou faites, toutes ces idoles qu’il n’a pas rencontrées, et tous ces postes qu’il n’a pas obtenus.

 

Certes il n’a pas découvert le Brésil. Il y est né, et il lui a rendu son estime de soi en le libérant de la souillure de l’esclavage. Il n’était pas de sang royal, mais il brillait comme un prince dans les salons et sur scène. Quant à l’inconnu, il a vaguement essayé de le fuir à l’avènement de la République, cherchant refuge sous les derniers débris de l’Empire, avant de se jeter à bras ouverts dans cette nouvelle ère qui s’ouvrait devant lui.

 

Il fait aujourd’hui l’objet d’une biographie qui pourra être aussi complète que possible, et pourtant, qui ne décrira toujours pas l’homme sous toutes ces facettes. Peut-on les connaître toutes et vraiment ? Non. Heureusement. C’est ce qui fait son charme. Derrière cette part de mystère si subtilement conservée, une chose est sûre, on referme le livre et on aurait voulu le rencontrer. On a adoré le rencontrer. En vrai. Palpable. Visible. Audible. Mission accomplie.  

 

 

 

[1] Oliveira e Costa, João Paulo : D. Manuel I, un prince de la Renaissance, à paraître chez Le Poisson Volant.

[2] Alonso, Angela : Joaquim Nabuco, les salons et les rues, à paraître en mai 2017chez Le Poisson Volant.

[3] Gonzaga, Manuela : Isabelle de Portugal, l’Impératrice, éd. Le Poisson Volant.

[4] Oliveira e Costa, João Paulo : D. Henri, l’Infant, à paraître chez Le Poisson Volant.

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